Tahar Khalfoune : « Il est grand temps que l’État français reconnaisse officiellement les crimes de la colonisation »
Depuis plus d’un demi-siècle, les cicatrices laissées par la colonisation française en Algérie continuent de peser lourdement sur la mémoire collective et les relations franco-algériennes. L’écho des douleurs passées résonne toujours dans les discours publics, les débats politiques et les initiatives mémorielles. Tahar Khalfoune, juriste et universitaire algérien, lance un appel vibrant pour que la France entreprenne enfin une reconnaissance officielle des crimes coloniaux. Cette reconnaissance devient, selon lui, une condition sine qua non à toute avancée véritable dans le dialogue entre les deux nations, à la fois sur le plan historique et politique.
Les tensions montent depuis l’adoption unanime, en décembre dernier, d’une loi par l’Assemblée populaire nationale (APN) algérienne criminalisant le colonialisme français, un geste symbolique fort qui reflète l’exaspération et la quête de justice d’une nation qui porte encore le poids des massacres, des spoliations et des souffrances subies. Dans cet article, nous plongeons dans les enjeux graves et profonds de cette démarche, les conséquences pour les relations diplomatiques, mais aussi les débats passionnés qu’elle suscite tant en Algérie qu’en France. Cette lecture approfondie se base notamment sur les analyses éclairées de Tahar Khalfoune, appelant à une vérité assumée et à une mémoire apaisée.
Une loi algérienne pionnière : criminalisation de la colonisation française et ses implications juridico-politiques
La décision de l’Assemblée populaire nationale algérienne d’adopter une loi criminalisant la colonisation française marque une étape notable dans l’histoire des relations entre ces deux pays. Cette initiative, votée à l’unanimité le 24 décembre, institutionalise un jugement juridique sur une période douloureuse de l’histoire.
Pour Tahar Khalfoune, cette législation traduit une volonté de la société algérienne de fixer un cadre clair sur ce que furent les crimes coloniaux, qui vont bien au-delà d’une simple mémoire mais relèvent d’une exigence juridique et éthique. Il rappelle que cette démarche n’est pas isolée : « Plusieurs pays, y compris la France, ont déjà inscrit des faits historiques dans leur droit, comme la loi Taubira qui reconnaît la traite négrière comme crime contre l’humanité, ou la loi Gayssot criminalisant la négation de l’Holocauste. »
Cependant, ce type de lois a ses risques : elles peuvent contrecarrer la liberté de recherche des historiens en imposant un cadre légal rigide aux interprétations des faits, ce qui pourrait altérer la nature même du débat scientifique autour de l’histoire coloniale. Cette tension entre justice mémorielle et liberté d’analyse historique se révèle être un axe majeur des controverses entourant la loi.
- ✊ La loi vise à reconnaître officiellement les atrocités : massacres, tortures, déportations…
- ⚖️ Instaure des sanctions pour toute apologie de la colonisation, renforçant sa portée répressive
- 💼 Marque une volonté de justice transitionnelle, mais pose des questions sur la liberté académique
| Aspect | Conséquence ou enjeu |
|---|---|
| Reconnaissance juridique | Figuration de la colonisation comme crime, établissement d’une dette morale et politique |
| Liberté d’analyse historique | Risque de limitation du travail des historiens et lecture anachronique |
| Relations diplomatiques | Tensions accentuées entre Alger et Paris, difficultés possibles dans le dialogue |
| Application | Sanctions prévues contre la glorification ou la négation |
L’adoption de cette loi intervient dans un contexte de fortes tensions diplomatiques depuis l’été 2024, rendant improbable un apaisement rapide des relations bilatérales. Pourtant, Tahar Khalfoune souligne l’importance d’une reconnaissance française officielle des crimes coloniaux, à la fois pour honorer la vérité et pour ouvrir un futur apaisé.
Les enjeux mémoriels dans le contexte franco-algérien : entre reconnaissance, refus et instrumentalisation
La mémoire coloniale reste un terrain miné dans la relation entre la France et l’Algérie. Les blessures sont profondes, et les lectures du passé divergent souvent face à la montée d’une volonté algérienne de reconnaissance des crimes coloniaux. Ce phénomène ne se limite pas à un simple affrontement historique : il cristallise des tensions identitaires, politiques et sociales.
Tahar Khalfoune rappelle que « le nationalisme algérien est anachronique » dans sa forme actuelle, nourri par un héritage antifrançais qui trouve ses racines dans un douloureux passé. Cette blessure collective se manifeste notamment par un rejet des anciennes figures de la colonisation, une nécessité de criminalisation et le maintien d’une mémoire qui, parfois, exclut la remise en question scientifique.
Cependant, le refus français de reconnaître pleinement les crimes coloniaux, souvent relayé par une extrême droite obstinée, complique la relation. Cette posture politique, exploitant parfois la mémoire à des fins électoralistes, aggrave encore la fracture.
- 🧠 La mémoire collective algérienne valorise la reconnaissance officielle des souffrances
- 🚧 En France, une partie politique résistante refuse souvent la repentance
- 🌍 La mémoire demeure un enjeu international, influencé par les courants politiques locaux
| État | Position principale | Conséquences |
|---|---|---|
| Algérie | Criminalisation du colonialisme, insistance sur la reconnaissance officielle des crimes | Affirmation identitaire et pression diplomatique renforcée |
| France | Position divisée, avec des gouvernements souvent réticents et une extrême droite très vocale | Blocages politiques et médiatiques, tensions accrues |
Cette confrontation mémorielle est intrinsèquement liée à des enjeux bien plus larges, notamment aux questions migratoires, sociales et identitaires qui touchent les deux pays. Pour mieux comprendre ces dynamiques, il est utile de se référer aux travaux historiques comme ceux de Benjamin Stora qui offre une lecture nuancée des crimes coloniaux ici.
La portée juridique et politique d’une reconnaissance officielle des crimes coloniaux par la France
L’appel de Tahar Khalfoune à une reconnaissance explicite par l’État français de ses crimes coloniaux n’est pas seulement un cri morale, c’est aussi un enjeu juridique et politique majeur. En 2025, cette question se pose avec d’autant plus d’acuité que le débat sur la mémoire coloniale demeure sensible en France et dans toute l’Europe.
Le fait d’intégrer officiellement la colonisation dans un cadre juridique de crimes ne pourrait qu’actionner plusieurs leviers :
- ⚖️ Renforcer la justice transitionnelle en apportant des formes concrètes de réparations
- 🤝 Ouvrir la porte à un dialogue bilatéral renouvelé et sincère
- 📜 Établir un cadre légal clair pour prévenir toute glorification ou négation du passé colonial
- 🔍 Favoriser une meilleure compréhension historique et sociale des défis post-coloniaux
| Levier | Impact attendu |
|---|---|
| Justice transitionnelle | Reconnaissance des victimes, réparations symboliques et financières |
| Dialogue bilatéral | Apaisement des tensions et coopération accrue |
| Cadre légal | Encadrement des discours et prévention des conflits mémoriels |
| Recherche historique | Liberté renforcée et travail de mémoire approfondi |
Tahar Khalfoune insiste : cette reconnaissance ne doit pas être un simple symbole, mais un engagement sérieux qui permettrait enfin de dépasser les antagonismes et d’entamer une ère nouvelle dans les relations entre Alger et Paris. Paradoxalement, sans cette étape, tout dialogue reste suspendu et fragile.
Pour approfondir ces enjeux, il est recommandé de consulter la conférence récente en Algérie dédiée à la mémoire coloniale et à la criminalisation du colonialisme.
Les tensions actuelles dans les relations algéro-françaises : contexte et perspectives
Alors que les questionnements mémoriels occupent le devant de la scène, la réalité géopolitique entre la France et l’Algérie en 2025 est marquée par des tensions multiples. Outre la douloureuse mémoire coloniale, c’est aussi le présent qui voit s’exacerber les différends, notamment autour des immigrations, des droits des ressortissants algériens en France, et des questions de coopération économique et sécuritaire.
La loi algérienne adoptée récemment ne fait que refléter une frustration profonde et un désir de justice, mais elle ajoute une couche de complexité à un contexte déjà tendu. Le ministre français des Affaires étrangères a qualifié cette initiative de « hostile » tout en plaidant pour un dialogue négocié. Pourtant, les négociations sont aujourd’hui au point mort.
- 🌐 Les retombées diplomatiques se traduisent par un gel des discussions officielles
- ⛔️ La criminalisation perpétue un climat de défiance mutuelle
- 🕊️ Il existe néanmoins une aspiration populaire des deux côtés à réconcilier mémoire et avenir
| Thème | Situation en 2025 | Défis à relever |
|---|---|---|
| Dialogue politique | Au point mort après la loi de l’APN | Reprise des négociations fondée sur la reconnaissance réciproque |
| Questions migratoires | Violence administrative sur les Algériens en France | Réforme des procédures et droit au séjour |
| Relations économiques | Coopération limitée par les tensions diplomatiques | Création d’un climat propice aux échanges |
La complexité de ces conflits récents appelle à une analyse fine, notamment dans le cadre de la mémoire vivante que garde la société algérienne au quotidien, comme l’expose clairement cet article sur le racisme dans la vie quotidienne en Algérie.
La place des historiens dans le débat entre vérité et loi mémorielle
L’une des questions centrales que soulève la criminalisation juridique de la colonisation est celle du rôle des historiens et de la démarche scientifique face à une législation contraignante. Tahar Khalfoune met en garde contre une substitution dangereuse de la contrainte juridique au débat historique, qui pourrait « brouiller la compréhension des faits » en imposant des lectures anachroniques et restrictives.
Historiquement, les notions de crime contre l’humanité ou de génocide ont été juridiquement définies dans un contexte très postérieur aux événements coloniaux. Les appliquer rétroactivement expose à des interprétations biaisées et parfois instrumentalisées, qui peuvent ne pas correspondre pleinement à la réalité historique.
- 📚 La rigueur historique est essentielle pour éviter les simplifications
- 🤐 La contrainte juridique peut entraver la liberté d’expression scientifique
- 👥 La diversité des voix historiques favorise une compréhension plus riche du passé
| Aspect | Implication pour l’histoire |
|---|---|
| Liberté d’analyse | Doit être préservée pour un travail indépendant de recherche |
| Législation | Peut imposer des limites et des sanctions, posant problème |
| Interprétation | Risque d’anachronisme en utilisant des concepts récents sur des faits anciens |
En ce sens, il est souhaitable que malgré les tensions, les historiens français et algériens poursuivent leur dialogue scientifique au sein de commissions mixtes et lors de colloques, contribuant ainsi à un travail de mémoire apaisé et constructif. Ces échanges sont un rempart contre les tentatives de réécriture ou de simplification excessive, invitant à la complexité et à la nuance.
Criminalisation et instrumentalisation politique : risques et usages actuels
Alors que la loi criminalisant le colonialisme français vise à rendre justice, elle peut paradoxalement servir d’outil à des tendances politiques opposées. En France, certains groupes d’extrême droite exploitent ce contexte pour alimenter des discours nationalistes, tandis qu’en Algérie, des factions politiques utilisent cette loi pour légitimer leur pouvoir et un nationalisme exclusif, renforçant la « badissiya-novembria ».
- 🗳️ Usage électoraliste en France pour des groupes réactionnaires
- 🏛️ Consolidation politique en Algérie via le nationalisme dur
- ⚠️ Danger d’accroissement des divisions et de la polarisation
| Acteur | Usage de la loi | Conséquence |
|---|---|---|
| Extrême droite française | Instrumentalisation contre l’immigration et la réconciliation | Polarisation renforcée dans la société française |
| Nationalisme en Algérie | Renforcement de la légitimité grâce au discours antifrançais | Blocage du dialogue bilatéral |
| Médias | Amplification souvent partiale des débats | Perception biaisée des enjeux mémoriels |
Ce combat politique autour de la mémoire coloniale s’inscrit ainsi dans un paysage enchevêtré où vérité, justice, et intérêts partisans s’affrontent. Il importe d’identifier ces enjeux pour ne pas perdre de vue l’essentiel : la reconnaissance des souffrances vécues et la construction d’un avenir commun.
Perspectives pour un dialogue renouvelé : les conditions d’une réconciliation durable entre la France et l’Algérie
Pour dépasser les blocages persistants, il faut envisager une dynamique nouvelle fondée sur la reconnaissance mutuelle, la vérité historique et une volonté politique sincère. Tahar Khalfoune insiste sur la nécessité d’un geste fort de la France, qui ne soit pas seulement symbolique, mais accompagné d’actions concrètes.
Les conditions d’une réconciliation durable pourraient inclure :
- 🤝 Une reconnaissance officielle et claire des crimes coloniaux
- 💡 La mise en place de mécanismes de réparation et de dialogue
- 🎓 Le soutien aux initiatives de transmission historique et culturelle
- 🌍 Une coopération renouvelée sur les enjeux communs actuels et futurs
| Actions | Objectifs |
|---|---|
| Reconnaissance officielle | Honorer la mémoire des victimes et reconnaître la vérité historique |
| Réparations | Réparer symboliquement et matériellement les dommages causés |
| Dialogue historique | Permettre un travail commun entre historiens des deux pays |
| Coopération | Rétablir la confiance et renforcer les liens bilatéraux |
Le chemin est long, mais essentiel. L’Histoire, en s’ouvrant sans tabou, peut devenir le socle d’une coexistence pacifiée. En témoigne, par exemple, le travail artistique et culturel qui fusionne des expressions algériennes et françaises, favorisant ainsi un échange humain riche, comme explore Zoubir Hellal.
Mémoire active et société civile : un levier pour faire avancer la reconnaissance et la justice
Au-delà des sphères politiques et juridiques, ce sont les forces vives de la société civile en Algérie et en France qui portent souvent le flambeau de la mémoire et de la justice. Associations, artistes, historiens, et citoyens engagés œuvrent chaque jour pour sensibiliser, documenter et transmettre les vérités historiques souvent occultées.
Ces initiatives participent à maintenir vivante la mémoire, construire un récit partagé et préparer le terrain pour une reconnaissance approfondie. Elles incluent :
- 📖 Publications et documentaires sur la colonisation et ses conséquences
- 🎥 Festivals et événements culturels visant la réconciliation
- 👥 Groupes de réflexion et plateformes de dialogue citoyen
- 🕯️ Commémorations et actions de mémoire
| Type d’initiative | Effets attendus |
|---|---|
| Arts et culture | Sensibilisation et expression nouvelle des mémoires |
| Éducation | Transmission d’une histoire nuancée |
| Dialogue citoyen | Favoriser la compréhension et la paix sociale |
| Activisme mémoriel | Pression politique et sociale pour la reconnaissance |
Par exemple, les conférences et discussions portant sur l’histoire de la colonisation française en Algérie contribuent à la diffusion d’un savoir inclusif, loin des clichés et des simplifications.
Pourquoi Tahar Khalfoune insiste-t-il sur la reconnaissance officielle des crimes coloniaux ?
Il considère que cette reconnaissance est une étape incontournable pour établir la vérité historique et ouvrir une nouvelle phase apaisée des relations entre la France et l’Algérie.
Quels sont les risques liés aux lois mémorielles ?
Ces lois peuvent limiter la liberté d’analyse historique, imposer des cadres juridiques anachroniques, et éventuellement entraver le dialogue scientifique sur le passé.
Comment la société civile peut-elle contribuer à la réconciliation ?
Par des actions culturelles, éducatives, et de sensibilisation qui maintiennent vivante la mémoire et encouragent un dialogue ouvert et inclusif.
Quel est l’impact de la loi algérienne sur les relations diplomatiques ?
Elle complique les relations actuelles, accentue la méfiance et suspends les négociations, malgré un désir partagé de dialogue.
Pourquoi est-il important de poursuivre le travail historique malgré la loi ?
Parce que la recherche historique rigoureuse permet de dépasser les narra-tives politiques construites et de favoriser une compréhension nuancée et complète du passé.






